Chapitre XII
Secoué par les cahotements de la voiture roulant sur les pavés disjoints, Julian, l’esprit absent, regardait se dérouler derrière la vitre le spectacle de la rue, très animée en cette fin d’après-midi. Il venait de rendre visite au comte de Yarsfield, un vieil ami de son père, et le souvenir cuisant de cette rencontre l’obsédait. Lord Yarsfield, comme à son habitude, avait fait montre d’une extrême courtoisie à son égard, mais derrière la politesse exacerbée des propos, Julian avait nettement senti une pointe de mépris mêlée de désapprobation. Le comte de Yarsfield devait bien entendu être au courant pour Aerith. Toute la haute société londonienne l’était. Cinq ans plus tôt, le scandale avait été étouffé du mieux possible, et pourtant la rumeur s’était répandue comme une traînée de poudre, donnant naissance à d’innombrables ragots qui rivalisaient d’abjection. Julian n’avait alors eu d’autre solution que de fuir pour échapper au poids de cette flétrissure et à la douleur de la trahison. Il était parti s’installer dans le Devon avec sa fille Laura, et avait rompu les liens avec la plupart de ses anciennes connaissances. On disait que le temps refermait les blessures, que les souvenirs se diluaient au rythme des saisons. Sottises que tout cela. Seuls des individus n’ayant jamais connu de véritable souffrance pouvaient proférer de telles insanités.
La vacuité de ses efforts arracha un soupir amer à Julian : après tout ce temps, son passé l’emplissait encore de regrets. Jamais il ne pourrait échapper au carcan d’infamie dans lequel sa femme l’avait emprisonné voilà cinq ans. Il était condamné au déshonneur à perpétuité.
Julian fit une tentative désespérée pour chasser ces idées noires et se concentrer sur un sujet moins pénible. Ses pensées volèrent donc naturellement vers le Triangle d’argent qu’ils avaient ramené de leur périple en Ecosse. Sur ce Triangle était gravé une sirène, symbole de l’eau, certes, mais également emblème des natures Soufre et Mercure unies et pacifiées. La boîte d’émeraude contenait en outre un parchemin crypté de quatre pages que Julian avait entrepris de décoder, mais la tâche promettait d’être ardue.
En dépit de ses réticences initiales, Julian devait bien admettre qu’il s’était pris au jeu. Cette aventure se révélait très excitante et rompait avec la vie monotone de reclus volontaire qu’il menait habituellement. Il est vrai que Cassandra était une femme pleine de surprises dont la compagnie éloignait la morosité. Julian sourit en se remémorant leur première rencontre, alors qu’elle cambriolait son château du Devon quelques mois après son installation dans la région. Il aurait sans doute dû la livrer à la police à l’époque, mais elle était si jeune que le cœur lui avait manqué. Avec le recul, il se félicitait de sa décision puisqu’elle était devenue une amie fidèle, et l’une des rares personnes qu’il pouvait fréquenter sans crainte de se voir reprocher ses erreurs passées. Et pourtant, jamais Julian n’aurait frayé avec une femme telle que Cassandra avant son mariage : son passé trouble, son indépendance d’esprit, son mépris des conventions l’auraient exclue d’office de sa société. Jusqu’au jour où la douleur et la honte avaient bouleversé toutes ses perspectives et modifié radicalement sa façon de juger autrui.
La voiture passa près de la colonne de Nelson, à Trafalgar Square, autour de laquelle était massé un attroupement de badauds. Julian prêta alors enfin attention à ce qui se passait au-dehors.
Le cocher se dirigeait à présent vers l’est par le Strand, avenue bordée de magasins de luxe dont les vitrines à petits carreaux réfléchissaient le pâle soleil de novembre. La circulation était intense : haquets, charrettes, bannes de charbon, omnibus aux couleurs pimpantes, fiacres, cabs, chevaux de selle, et, de temps à autre, un majestueux carrosse, roulaient avec fracas sur les pavés dans un flot ininterrompu. La plupart des promeneurs étaient ici bien mis. Si les femmes rivalisaient d’élégance avec leurs crinolines à falbalas et leurs mantelets ouvragés, les hommes étaient toutefois plus nombreux, et les hauts-de-forme vêtus de soie noire, polis et brillants comme des sabres, produisaient dans la foule un curieux motif vertical indéfiniment répété.
Le porche à colonnes de l’Adelphi Theatre, la devanture du célèbre restaurant Simpson’s, la façade majestueuse de King’s College, se succédaient derrière les vitres. Avec un pincement au cœur, Julian songea que ce spectacle bruyant et coloré aurait enchanté Laura. La vie qu’il faisait égoïstement mener à la pauvre petite était en effet loin d’être gaie. Privée de la compagnie d’enfants de son âge et de la présence d’une mère qu’elle n’avait de toute façon jamais connue, elle était encore trop jeune pour véritablement s’ennuyer, mais cela n’aurait su tarder.
La façade du Tom’s cojfee house, ornée de lions d’or, l’emblème de la compagnie, et de deux figures chinoises représentant les origines du thé, apparut sur sa droite. Il faudrait qu’il envoie un domestique s’y approvisionner en thés fins avant de retourner dans le Devon. Lui-même devait aller acheter des cadeaux à sa fille. Peut-être ferait-il un saut chez Harrod’s, sur Brompton Road, à moins qu’il ne décidât de se rendre à Lowther Arcade, le paradis des enfants avec sa profusion de magasins de jouets.
Julian essaya d’imaginer ce que Laura pouvait faire à cet instant. Il n’aimait pas être séparé longtemps de sa fille, mais ses parents (sa mère surtout), qui passaient la fin de l’année en France près de Nice, avaient insisté pour emmener la petite quelques semaines avec eux. Julian avait acquiescé de mauvaise grâce, d’autant que les relations tendues qu’il entretenait avec son père depuis « l’affaire Aerith » l’empêchaient de les accompagner.
La voiture avait remonté Fleet Street puis Ludgate Hill, et le lord fut ramené à la réalité par la vue du portique élancé de la cathédrale Saint-Paul. Il se trouvait près de l’endroit où il avait rencontré pour la première fois le garçon aux cheveux blancs. Malgré tous ses efforts pour le chasser de son esprit, Julian avait souvent pensé à lui depuis leur dernière rencontre, au point qu’il en arrivait à se demander s’il ne souhaitait pas inconsciemment le revoir. Idée absurde, bien entendu.
Le cœur de Julian battit plus vite. Une adresse venait de s’imposer à son esprit, une adresse qu’il s’efforçait d’oublier depuis qu’il en avait pris connaissance le soir où il avait recueilli le jeune homme blessé. Dans la poche de son manteau, celui-ci conservait un bout de papier froissé. Julian n’avait pu éviter d’en lire le contenu – une adresse dans la Cité, le « 7, Bread Street » – lorsqu’il l’avait retiré du vêtement taché de sang pour le ranger dans la bourse du garçon. Curieusement, et pour une raison qui échappait à Julian lui-même, il n’avait parlé de ce détail à personne. C’était un secret qu’il ne voulait pas partager.
Il avait souvent songé à se rendre à cette adresse, mais n’avait jamais osé aller au bout de son intention. Et voici qu’aujourd’hui sa voiture passait précisément devant Bread Street. Et si le garçon habitait là… ? À cette idée, son cerveau se troublait. Mû par une impulsion irrésistible, il donna l’ordre au cocher d’arrêter la voiture, sauta à terre et gagna en quelques enjambées le numéro 7. Une femme replète entre deux âges, un panier au bras, sortait à ce moment, et il se précipita pour s’introduire dans la maison avant que la porte ne se referme. Il se retrouva alors dans un couloir lambrissé de panneaux de bois et orné de gravures bon marché. Avec la désagréable impression d’être un voleur, il gravit discrètement les escaliers où flottait une odeur de cire. « Dernier étage, première porte à droite », il se rappelait chaque détail de l’adresse. Le souffle court, Julian s’immobilisa sur le dernier palier, devant la porte fatidique. Là, le courage lui manqua, et il faillit faire demi-tour.
Au bout d’une minute qui lui parut un siècle, il se décida à frapper, mais à peine son poing eut-il heurté le bois qu’il réalisa l’absurdité de son geste. Fallait-il qu’il ait perdu l’esprit pour frapper ainsi courtoisement à une porte qui était peut-être celle d’un assassin ! À croire qu’il l’avait convié à prendre le thé !
Il recula d’un pas et observa la porte avec appréhension. Nul bruit ne se fit entendre, nulle présence ne semblait habiter les lieux.
Julian prit une brusque inspiration et saisit la poignée de la porte. À sa grande surprise, elle n’était pas fermée à clé et il put l’ouvrir sans difficulté. La pièce aux murs blancs dans laquelle il pénétra le glaça par la froideur de son atmosphère. Tout y était triste et impersonnel, à commencer par les rares meubles bancals, et aucun objet intime ne venait réchauffer les lieux. C’était là l’antre d’un individu dépourvu de toute attache, pire, de tout sentiment. Julian en conçut une profonde tristesse. L’occupant de cette chambre, et il ne doutait pas que ce fût le jeune homme aux cheveux blancs, lui inspirait une peine sincère.
Il s’arracha à sa contemplation et s’approcha de la commode. Horrifié par sa conduite, et en même temps tout à fait incapable de résister à la tentation, il ouvrit les tiroirs un à un. Si les deux premiers ne renfermaient que quelques vêtements, le contenu du troisième se révéla plus insolite. Julian y découvrit en effet une impressionnante collection de plans et de cartes qui s’empilaient jusqu’à ras bord. Des plans de Londres, de ses quartiers, de sa banlieue, des plans de chacune des grandes villes du pays, des cartes d’Angleterre, d’Ecosse, des Highlands, des plans dessinés à la main indiquant la disposition des pièces dans des maisons, des manoirs, des châteaux, il y en avait des centaines, jetés en vrac dans ce tiroir. Intrigué, Julian fourragea dans la masse de papiers et ne tarda pas à avoir entre les mains plusieurs feuillets reproduisant l’agencement d’une demeure qui lui était familière : le manoir de Cassandra, décrit étage par étage, pièce par pièce…
Sans réfléchir, il glissa les plans du manoir dans sa poche et referma fébrilement le tiroir. Il hésita une minute sur le pas de la porte, puis quitta la pièce et dévala les escaliers. Une fois dans la rue, il poussa un soupir de soulagement : la tension qui l’habitait était retombée d’un coup, même si le trouble persistait dans son cœur. D’un pas plus assuré, il se dirigea vers sa voiture.
Soudain, Julian se figea, les yeux écarquillés de stupeur, incapable de croire ce qu’il voyait. Son cœur s’affola de nouveau, cognant sourdement dans sa poitrine dont il semblait vouloir s’extraire.
Sur le trottoir, à quelques mètres devant lui, marchait d’un pas souple et rapide l’assassin du Cercle du Phénix, enveloppé d’une cape noire bordée de fourrure.
Julian se faufila à travers la cohue en jouant des coudes pour progresser dans Bread Street tout en s’efforçant de ne pas perdre de vue le jeune homme, tâche rendue aisée par sa haute stature. Avec la tombée du soir, l’obscurité envahissait les rues, et les passants se hâtaient de regagner leur foyer.
La raison du lord lui conseillait de s’éloigner au plus vite du garçon aux cheveux blancs, mais son corps se refusait à obéir. À dire vrai, il le suivait presque contre sa volonté, comme hypnotisé, et c’était plutôt effrayant.
L’ange de la mort ne s’était pas rendu compte que Julian l’avait pris en chasse. Il poursuivait calmement son chemin, l’air indifférent à ce qui l’entourait. Il s’arrêta toutefois à plusieurs reprises pour consulter un plan qu’il tenait à la main et jeter des regards perplexes autour de lui comme un homme prisonnier d’un labyrinthe.
Ils remontèrent ainsi Bread Street puis bifurquèrent dans une ruelle adjacente. Le jeune homme s’arrêta alors sous le porche d’une maison que rien ne distinguait de ses voisines et y entra sans frapper.
Julian hésita. Pénétrer dans la maison à la suite de l’assassin serait pure folie, mais là encore il ne put se contrôler. Maudissant sa faiblesse, il poussa le plus doucement possible la porte et se glissa dans un vestibule sombre et poussiéreux où il s’immobilisa, l’oreille aux aguets et la respiration suspendue. Des éclats de voix lui parvinrent du fond du couloir ; il se dirigea à pas feutrés dans cette direction et atteignit un escalier de pierre qu’il descendit prudemment, essayant de ne pas penser au danger qui l’attendait au sous-sol.
Au bas des marches se dressait une porte entrouverte qui laissait filtrer un large rai de lumière vertical. Après une nouvelle mais brève hésitation, Julian se décida à jeter un coup d’œil dans la pièce qu’elle protégeait.
L’assassin du Cercle du Phénix était là.
Près de lui se tenait un homme de grande taille, pourvu d’un visage osseux, de cheveux grisonnants, et engoncé dans une longue redingote noire sévèrement boutonnée jusqu’au menton. Un homme que Julian n’avait jamais vu auparavant.
— Tu as une demi-heure de retard alors que tu habites à trois minutes d’ici ! rugissait l’inconnu en agitant avec colère sa lourde canne d’ébène à pommeau d’argent sous le nez du garçon. C’est insupportable ! Je t’en conjure, fais un effort à l’avenir !
Suivit une diatribe irritée sur l’échec essuyé par le Cercle dans la quête du Triangle de l’Eau. Impassible, le jeune homme aux cheveux blancs l’écoutait vociférer en silence, l’air toujours absent.
Julian se pencha en avant pour mieux voir la scène. Une légère pression sur sa nuque le fit alors tressaillir. Il pivota avec lenteur et se retrouva face à un homme à la mine patibulaire qui braquait un pistolet sur sa tête.
Alertés par le bruit au-dehors, les deux occupants de la pièce s’élancèrent vers la porte. Le plus âgé l’ouvrit à la volée, découvrant ainsi le lord et l’individu qui le menaçait de son arme. Ce dernier désigna Julian du canon de son pistolet.
— Je l’ai surpris en train d’espionner votre conversation, patron, expliqua-t-il d’une voix grondante en s’adressant à l’homme à la canne.
Un rictus mauvais contracta les traits de Charles Werner.
— Je vois…, dit-il d’un ton qui ne présageait rien de bon pour l’intrus. C’est bien, Davis, vous pouvez remonter faire le guet. Et si le prisonnier tente de s’enfuir, abattez-le.
La brute acquiesça avec un grognement et disparut dans l’escalier. Werner, le regard dur, se tourna alors vers Julian.
— Lord Ashcroft… Quel honneur de vous avoir parmi nous… Malheureusement, croiser mon chemin vous sera fatal. Maintenant que vous avez vu mon visage, vous concevrez aisément que je ne puis vous laisser en vie.
Julian, qui cherchait avec une vaine fébrilité une solution pour se tirer de ce mauvais pas, se raidit devant le péril imminent. Durant une poignée de secondes, son regard croisa celui du garçon aux cheveux blancs.
Celui-ci paraissait inquiet, mais peut-être était-ce seulement ce que Julian voulait croire.
Werner posa également les yeux sur l’assassin et la colère altéra ses traits. D’un geste lourd de menace, il brandit sa canne d’ébène.
— Ceci n’est pas une canne ordinaire, Milord, vous allez le constater à vos dépens.
En un éclair, il dégaina une épée à laquelle la canne tenait lieu de fourreau. La lame tranchante brilla d’un éclat dangereux, semblable à celui qui luisait dans ses prunelles métalliques. D’un mouvement vif, Werner attaqua Julian qui parvint de justesse, en bon escrimeur qu’il était, à éviter le coup. La pointe acérée de l’épée lui taillada cependant légèrement la poitrine.
À la stupéfaction de Julian, son assaillant rengaina aussitôt son arme, l’air satisfait.
— Vous avez de la chance, Lord Ashcroft, la vue du sang m’indispose profondément, dit-il d’un ton narquois. Ma faiblesse vous donne donc un peu de répit. J’espère que vous n’avez rien contre le fait d’être sous le coup d’une menace que vous savez désormais réelle.
Sur ces mots, il se tourna vers l’assassin et lui enjoignit de le suivre. Tous deux quittèrent la pièce sous les yeux de Julian, trop sidéré d’être encore en vie pour pouvoir bouger. Le garçon aux cheveux blancs passa près de lui sans le regarder, une expression indéchiffrable sur le visage. Il hésita toutefois un instant sur le seuil de la porte, avant de se décider à partir pour de bon.
Julian entendit leurs pas décroître dans l’escalier et le couloir, puis le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvrait et se refermait résonna dans la maison. Il porta alors la main à sa poitrine. Il saignait un peu, mais la blessure n’était certes pas mortelle.
— Juste une égratignure, murmura-t-il, pensif.
Pour quelle raison cet homme, qui était peut-être l’un des chefs du Cercle du Phénix, ne l’avait-il pas tué alors qu’il en avait l’occasion ?
Il réfléchirait à cela plus tard. Pour l’heure, il ne devait songer qu’à quitter ces lieux déplaisants au plus vite. À pas prudents car il craignait de croiser le dénommé Davis, Julian refit le chemin en sens inverse et sortit sans encombre du repaire du Cercle. Lorsqu’il déboucha dans la rue, l’air frais du soir, mêlé de quelques gouttes de pluie, lui fouetta le visage et il respira plus librement. Au bout de quelques minutes de marche, il retrouva son attelage à l’endroit où il l’avait laissé.
— Au manoir Jamiston, lança-t-il à son cocher avant de remonter dans la voiture, impatient de rentrer.
Le véhicule s’ébranla et la pluie se mit à crépiter sur le toit. Julian se sentait très fatigué tout à coup. Son corps s’engourdissait, sa vue se troublait, il avait du mal à respirer. Il déboutonna son manteau et desserra le nœud de sa cravate de soie d’une main tremblante, puis dut s’appuyer au dossier de la banquette pour ne pas s’écrouler sur le plancher de l’attelage.
Au début, il ne comprit pas ce qui lui arrivait. La blessure était superficielle, elle ne pouvait être cause de cet état de faiblesse. Mais peu à peu, la paralysie gagna ses membres, et un grand froid intérieur le saisit. À demi-inconscient déjà, une pensée atroce traversa son esprit brumeux. Ce n’était pas cette estafilade qui allait le tuer. Non, c’était le poison qui enduisait la lame de l’épée et qui accomplissait maintenant son œuvre dévastatrice. Les paroles prononcées par son assaillant prenaient un sens nouveau et cruellement ironique à la lumière de cette découverte…
Horrifié, Julian voulut appeler à l’aide, mais sa gorge desséchée refusa d’émettre le moindre son. Seul un sourd gémissement lui échappa avant qu’un rideau noir ne tombe brutalement devant ses yeux.
*
Le ciel d’automne, bas et sombre, semblait vouloir engloutir la terre. Sans crier gare, le soleil s’était enfui et une pluie fine et pénétrante s’était mise à tomber, inondant la vaste pelouse du manoir Jamiston. Les gouttes d’eau s’écrasaient sans relâche sur les basses branches des hêtres et des cèdres et roulaient sur les feuilles brillantes des lauriers ; les rhododendrons, les bruyères blanches, les arbousiers rougeâtres ruisselaient, et le paysage entier était obscurci par cette pluie désolante.
Assise dans l’embrasure de la fenêtre, Cassandra contemplait ce triste spectacle. Toujours attentif au moindre détail, son majordome entra dans le petit salon et alluma le fagot préparé dans la cheminée. Une magnifique flambée jaillit instantanément et éclaira la pièce d’une chaude lumière. Andrew apparut alors sur le seuil de la porte, trempé jusqu’aux os et l’air terriblement grognon.
— Quel temps sinistre ! marmonna-t-il en se hâtant de retirer son manteau qui dégoulinait sur le tapis d’Aubusson.
— As-tu passé une bonne journée ? s’enquit Cassandra par pure politesse, car Andrew ne semblait pas précisément d’humeur joyeuse.
Contre toute attente cependant, le visage de son ami se dérida.
— Il y a eu mieux, dit-il avec un sourire. Et toi ?
— La journée a été désespérément morne, répondit Cassandra avec un haussement d’épaules désabusé. J’ai cru mourir d’ennui.
— Évidemment, dès que personne n’essaie de t’assassiner, toi tu t’ennuies ! se moqua Andrew en se versant une tasse de thé. Où est Megan ?
— Dans la bibliothèque.
— Je me demande pourquoi je pose la question ! gémit Andrew en levant les yeux au ciel. Elle est toujours dans la bibliothèque. Elle va finir par épouser un livre si ça continue !
— Oh, tu ne vas pas recommencer ta complainte du mariage ! protesta Cassandra, mi-amusée, mi-excédée.
— Mais c’est un sujet fondamental ! rétorqua Andrew avec indignation. Megan doit absolument trouver un bon parti !
— Ne t’est-il pas venu à l’esprit que se marier ne la rendrait pas heureuse, en tout cas pas pour le moment ? Elle a d’autres moyens de s’épanouir et elle est encore jeune, pourquoi ne la laisses-tu pas chercher sa voie et prendre seule ses décisions ?
Andrew s’assombrit et fixa la nappe d’un regard dur que Cassandra ne lui connaissait pas.
— Ce n’est pas aussi simple. Le temps passe si vite, Dieu seul sait de quoi demain sera fait…
À ces mots, un mauvais pressentiment étreignit Cassandra. L’obsession croissante de son ami pour le mariage de Megan lui était incompréhensible. Andrew était le moins matérialiste des hommes, le moins obsédé par sa position sociale ; ce n’étaient donc pas ces motifs qui justifiaient son attitude. Elle savait aussi qu’il aimait profondément sa sœur et ne souhaitait pour rien au monde être séparé d’elle. Alors pourquoi agissait-il de cette manière ? Et pourquoi paraissait-il si sombre, si sérieux, en cet instant ? Ces interrogations l’angoissaient.
Comme le silence s’éternisait et devenait pesant, Cassandra essaya de détendre l’atmosphère.
— De quoi te plains-tu ? Il y a une foule de prétendants à ta disposition, tu n’as que l’embarras du choix !
Andrew releva la tête.
— De qui parles-tu ?
— Des hommes qui se trouvent sous ce toit, naturellement. Que penses-tu de Julian ? Il ferait un excellent mari, avec ses titres et sa fortune.
— Trop âgé !
— Tu exagères, il n’a même pas trente-cinq ans !
— La différence de condition sociale est un obstacle insurmontable. Je vois mal Megan évoluer au sein de la noblesse !
— Nicholas ?
— Surtout pas !
— Pourquoi cela ?
— Il a toujours l’air de ricaner intérieurement, c’est agaçant.
— Ce n’est pas faux, reconnut Cassandra. Jeremy alors ?
— Un journaliste ! Ce n’est pas honorable !
— Seigneur, je ne te savais pas aussi effroyablement snob ! Un médecin répondrait mieux à tes critères, je suppose ?
— Bien entendu, repartit Andrew d’un ton digne.
Il hocha la tête avec une expression pénétrée qui fit sourire Cassandra.
— Tu es bien difficile, le taquina-t-elle. Finalement, ce sera de ta faute si Megan ne trouve pas d’époux !
À sa consternation, une ombre de tristesse voila les yeux d’Andrew.
— Tu as raison, je ne suis pas à la hauteur de la lâche. Si notre mère était encore en vie, les choses se passeraient sans doute différemment. Elle est partie beaucoup trop tôt…
— Tu ne parles jamais de ta mère…, murmura Cassandra, troublée.
— Je n’avais que douze ans lorsqu’elle est morte, dit-il à voix très basse.
Il semblait si abattu, si désemparé, que le cœur de Cassandra se serra.
— Que se passe-t-il, Andrew ? Quelque chose te tracasse, je le vois bien. Tu sais que tu peux tout me dire.
Il hésita, ouvrit la bouche comme pour parler. Mais à cet instant, le bruit d’une voiture se fit entendre dans l’allée menant au perron. Au grand désespoir de Cassandra, Andrew se leva précipitamment, coupant ainsi court à la conversation.
— En parlant de Julian, ce doit être lui qui rentre. La voiture s’arrêta devant le manoir et le cocher sauta de son siège pour aller ouvrir la portière de l’attelage. Un long silence suivit, puis le domestique jaillit dans la maison en poussant des cris affolés.
*
Un vent de désolation soufflait sur le manoir Jamiston. Tout à coup, la pierre philosophale et le Cercle du Phénix avaient perdu toute espèce d’importance aux yeux du petit groupe. L’excitation des débuts avait laissé place à la tristesse et à la consternation. Cassandra et ses compagnons avaient pris cette entreprise comme un jeu, une palpitante aventure, et soudain la réalité les rattrapait et les frappait de plein fouet, sous la pire forme qui soit : la mort. L’état de Julian s’aggravait en effet de minute en minute, et rien ne paraissait devoir enrayer le funeste processus du mal mystérieux qui le rongeait. Livide, les yeux creusés dans leurs orbites, les membres secoués par la fièvre, il était presque méconnaissable. Penché sur son corps torturé, Andrew ne pouvait que constater l’étendue de son impuissance, mais il refusait de s’avouer vaincu.
— Vos efforts sont inutiles, commenta Nicholas, le visage fermé. Vous ne le sauverez pas.
Il était appuyé contre le chambranle de la porte, les bras croisés, et fixait Julian d’un air sombre.
— Pourquoi dites-vous une chose pareille ? s’insurgea Cassandra.
— Ne soyez pas si fataliste ! ajouta Andrew. Nous ignorons même de quoi il souffre !
— Moi je le sais. J’ai assisté exactement à la même scène il y a quelques semaines, lorsque mon père est mort, empoisonné.
Cassandra tressaillit.
— Empoisonné…, chuchota-t-elle, très pâle.
Nicholas s’approcha du lit et entrouvrit la chemise de Julian.
— Regardez cette entaille sur sa poitrine : une blessure minuscule et cependant mortelle. La peau autour a noirci, c’est la marque laissée par le poison qui a tué mon père. Un poison indécelable dans l’organisme, qui provoque un trépas rapide avec des symptômes similaires à ceux d’une forte fièvre. Le processus est inexorable. Dans quelques heures tout au plus, Lord Ashcroft sera mort. Je suis désolé.
— Il y a forcément quelque chose à faire ! protesta Andrew, saisi d’effroi.
— Peut-être, mais aucun médecin à Paris n’a trouvé quoi. Ne vous bercez pas d’illusions, il est trop tard, conclut-il froidement.
Incapable d’en supporter davantage, Cassandra se leva brusquement et quitta la pièce. Elle était bouleversée, même si elle s’était évertuée tant bien que mal à dissimuler son émotion lorsqu’ils avaient découvert Julian agonisant dans sa voiture. À présent, elle ne pouvait contenir plus longtemps sa détresse. Andrew, qui l’avait suivie, la surprit en train de sangloter à l’abri des regards, cachée dans le petit salon. Voir Cassandra en pleurs constituait un événement si exceptionnel que le médecin se figea sur le pas de la porte, stupéfait et ne sachant trop s’il devait rebrousser chemin par discrétion ou tenter de consoler la jeune femme. Bien qu’il doutât fortement que son amie apprécie d’être surprise en flagrant délit de faiblesse, il choisit la seconde option et s’approcha d’elle. Cassandra, qui lui tournait le dos, tressaillit quand il lui posa la main sur l’épaule dans un geste protecteur.
Surprise, elle tourna vers lui un visage baigné de larmes dont la pâleur l’effraya. Telle un poignard, la jalousie transperça la poitrine d’Andrew. L’espace d’un éclair, il se demanda avec amertume si Cassandra aurait ressenti ce profond désespoir dans le cas où lui-même se serait trouvé à la place de Julian. Il en doutait.
Andrew regretta aussitôt cette pensée. S’appesantir sur son sort alors que Julian agonisait à l’étage était indécent.
— Cassandra…, murmura-t-il d’un ton anxieux en pressant l’épaule de son amie.
La jeune femme tremblait.
— Tu as entendu ce qu’a dit Nicholas ? Julian va mourir…
— Il peut se tromper…
— Je suis si inquiète…
— Nous le sommes tous, dit Andrew avec sincérité.
Cassandra hésita, en proie à un violent trouble.
— Je… je me sens coupable. C’est de ma faute si Julian s’est trouvé impliqué dans cette affaire. S’il meurt… s’il meurt… jamais je ne me le pardonnerai…
Sa voix se brisa et elle dut s’interrompre, submergée par l’émotion.
— Ne sois pas sotte, répliqua Andrew en la forçant à le regarder en face. Julian s’est joint à nous en pleine connaissance de cause. Tu n’as rien à te reprocher. Et peut-être va-t-il se rétablir.
Le regard de Cassandra se fit sceptique.
— Tu n’y crois pas toi-même, dit-elle durement en plantant ses yeux dans les siens. Il n’a pas repris conscience depuis son arrivée ici, c’est plutôt mauvais signe, n’est-ce pas ? Tu es médecin, tu es le mieux placé pour savoir qu’il n’y a pas d’espoir !
Incapable de dissimuler, Andrew détourna le regard et s’abstint de répondre. Il ne se faisait guère d’illusions en effet sur les chances de rétablissement de Lord Ashcroft. À l’instar du petit Dick, seul un miracle semblait désormais pouvoir le sauver.
Cassandra pivota à nouveau vers la fenêtre. Derrière les vitres, le parc recouvert d’une obscurité brumeuse avait revêtu une sinistre apparence.
— Je porte malheur aux gens que j’aime, dit-elle d’une voix à peine plus haute qu’un murmure. Tu ne devrais pas rester près de moi, tu risques de souffrir également…
Ces paroles empreintes de fatalisme ressemblaient si peu à Cassandra qu’Andrew demeura un instant abasourdi avant de reprendre ses esprits.
— Je t’interdis de dire des choses pareilles ! protestait-il en lui prenant le bras. Cela n’a aucun sens. Tu n’es pas responsable des malheurs qui peuvent survenir autour de toi !
Cassandra se dégagea d’un geste brusque.
— Qu’en sais-tu ?
Elle criait presque à présent.
— Tu ignores tout de mon passé, tu ne sais pas d’où je viens ! Comment peux-tu prétendre me connaître ?
— Personne ne te connaît mieux que moi, et tu le sais Cassandra, dit doucement Andrew.
— C’est vrai, répéta-t-elle en écho, le regard vague. Personne ne me connaît mieux que toi. Mais cela ne veut pas dire que tu saches vraiment qui je suis. Moi-même je ne le sais pas…
Elle paraissait très lasse tout à coup. Sans ajouter un mot, elle se dirigea vers la porte du salon.
— Où vas-tu ? demanda Andrew avec appréhension.
— Dehors. J’ai besoin de prendre l’air… et de rester seule.
— Es-tu folle ? Tu vas attraper la mort par ce temps !
Indifférente, elle haussa les épaules et claqua la porte derrière elle.
*
Cassandra marchait depuis une éternité dans le parc humide et glacial. Au loin, les lumières minuscules du manoir flottaient dans la brume comme des feux follets. Elle avait peur de rentrer à présent. L’idée d’affronter la nouvelle du trépas de Julian l’emplissait d’une angoisse qui lui nouait les entrailles, d’autant que ce drame avait fait ressurgir d’un coup ses terreurs secrètes : toutes les visions macabres qui hantaient ses nuits l’assaillaient en une ronde incessante. Bouleversée, elle se prit la tête entre les mains. Ces scènes atroces, jonchées de cadavres et noyées de sang, s’étaient-elles réellement produites ou n’étaient-elles que le fruit de son imagination torturée ? Voilà la question qui l’obsédait depuis quinze longues années et à laquelle elle n’avait toujours pas trouvé de réponse.
Transie, Cassandra serra plus étroitement son manteau contre sa poitrine. Elle ne pouvait fuir plus longtemps la réalité, aussi tragique fût-elle. Rassemblant tout son courage, elle fit volte-face et revint vers le manoir. À mesure qu’elle s’en approchait, une angoisse de plus en plus oppressante l’étreignait, mais elle se força à ne pas ralentir l’allure et se retrouva bientôt dans le hall brillamment éclairé de sa résidence.
Jeremy, qui semblait guetter son arrivée, se précipita vers Cassandra aussitôt qu’elle eût franchi le seuil. Le journaliste était en proie à un trouble extraordinaire. Blanc comme un linge, il n’arborait pas son sempiternel sourire et ses mouvements étaient désordonnés.
« Seigneur, Julian est donc bien mort ! » songea Cassandra, horrifiée. Contre toute logique, elle avait espéré un miracle de dernière minute, mais le destin en avait décidé autrement.
Sous l’emprise d’un choc terrible, Jeremy la fixait avec des yeux exorbités sans parvenir à articuler un mot.
— Que se passe-t-il ? demanda Cassandra bien qu’elle connût déjà la réponse.
— L’homme de main du Cercle du Phénix… le garçon aux cheveux blancs…, balbutia-t-il d’une voix entrecoupée par l’émotion.
Il s’interrompit, haletant.
— Alors ? le brusqua la jeune femme, incapable de contenir son impatience. Où diantre voulez-vous en venir ?
— Il… il est ici. Il s’est constitué prisonnier tout à l’heure.